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Nations suicidaires (Les) |
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Yves-Marie LAULAN, 1998François-Xavier de Guibert306 p. 130 FF |
En 1995, Simone Veil préparait en France la confé-rence de Pékin par une série de consultations régionales dont les jeux étaient bien évidemment pipés d’avance mais où l’insolite ne fut pas absent. A Besançon, on put entendre une femme aigrie se plaindre de ce qu'elle se voyait obligée de continuer d’inscrire sur sa boite aux lettres le nom de famille de son ex-mari, sans quoi bon nombre de courriers administratifs se perdaient avec la mention «n’habite pas à l’adresse indiquée». Notre oratrice voulait exprimer combien d’obstacles l’empêchaient de jouir de sa pleine indépendance. Tel était le message qu’elle entendait envoyer à Pékin, au moment où plusieurs milliards de ses congénères manquent d’eau potable, sont forcées à porter le tchador ou tout simplement avortées après sexage échographique ... Voilà bien la société occidentale inconsciente et suicidaire que décrit Yves-Marie Laulan, économiste, banquier, auteur de plusieurs livres d’économie et géopolitique. Pendant que sa place se fragilise jour après jour sur l’échiquier mondial, notre civilisation enorgueillie, fascinée par le spectacle télévisuel, poursuit aveuglément des chimères qui épuisent un peu plus le peu de chances qui lui reste. Le constat pourra paraître pessimiste, ou lucide selon qu’on voudra ou non l’entendre. Mieux vaudrait l’entendre, au demeurant, car s’il est un point au moins sur lequel l’auteur a probablement raison, c’est que le temps presse. Pour Yves-Marie Laulan, le déclin occidental n’est même plus une question d’option, mais une certitude inéluctable, et il donne les raisons qui motivent cette opinion. Elles résident essentiellement dans la triple inertie des phénomènes démographiques, culturels et migratoires. Les premières pages laissent craindre une optique malthusienne mais on verra par la suite qu’il n’en est rien : contrairement à ses contemporains, Laulan ne va pas dans le sens du poil qui consisterait à accuser les pays du tiers-monde d’une croissance inconsidérée. Pour lui, le mal est interne ; il ronge un Occident qui a renoncé aux «valeurs dures» au profit des «valeurs molles» (chapitre central d’un ouvrage inégal), et par la-même à assurer sa propre défense et sa propre survie. Le style est volontairement satirique, quoique sans excès. L’hédonisme et la revendication de nouveaux droits absurdes (y compris celui de l’avortement) n’échappent pas à la critique de Laulan et rendent l’ouvrage intéressant d’un point de vue moral. Les puristes déploreront une note de bas de page semblant regretter le manque d’intérêt des français pour le préservatif (mais le contexte laisse planer une ambiguïté sur la signification exacte de la remarque, qui pourrait être ironique) et une erreur (à la page 186) faisant de la décision judiciaire américaine Roe contre Wade une décision de rejet de l’avortement, alors qu’elle fut au contraire une décision qui en força la libéralisation. On ne partagera pas non plus forcément le scepticisme de l’auteur vis-à-vis des prévisions démographiques non-conformistes (celles de Gérard-François Dumont, par exemple) qui prédisent un effondrement démographique non plus seulement occidental, mais mondial (dans des pages où Laulan semble cautionner la notion de surpopulation, cette impression étant démentie par la suite, nous l’avons dit). Yves-Marie Laulan est inquiet de l’avenir démographique de l’Occident, mais il n’est pas certain qu’il ait pris toute la mesure de la situation des pays du Tiers-Monde dans ce domaine. Son scénario des plus probables envisage un déclin mathématiquement programmé de l’Occident en raison d’un déséquilibre démographique croissant par rapport aux pays en voie de développement. Mais il n’est probablement pas complètement stupide d’imaginer que loin de s’en arrêter là, le bouleversement géopolitique s’achève dans un collapsus général (il est vrai à sa décharge que l’auteur s’intéresse à des perspectives proches qui ne dépassent pas le milieu du siècle prochain, au-delà duquel les prévisions deviennent particulièrement hasardeuses). Enfin, on regrettera l’absence de contre-propositions concrètes, mais il est vrai aussi que l’auteur décrit suffisamment les ressorts de la crise identitaire occidentale pour qu’un lecteur un tant soit peu attentif en devine les contre-poisons. La conclusion (quatre courtes pages) fait appel à un style apocalyptique biblique peut-être excessif - pour galvaniser les réactions ? En somme, Yves-Marie Laulan assiste avec désespoir au déclin de l’Occident, et son livre semble s’adresser à ceux qui vont inexorablement mourir mais qui sont encore suffisamment honnêtes pour accepter d’apprendre de quel mal ils vont s’éteindre. Un tel effort contredit finalement l’écriture pessimiste de l’auteur : s’il s’est donné la peine d’un tel avertissement, n’est-ce pas parce qu’il espère malgré tout qu’après le temps des ruines viendra le temps des renaissances ? Et s’il marque ainsi d’un phare lucide notre époque, n’est-ce pas pour éclairer les générations à venir ? |
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