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Avortement, vingt ans après. Des femmes témoignent, des hommes aussi (L') |
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Lorette THIBOUT, 1995-01Albin Michel, Paris255 p. 125 F |
Le livre le plus utile du millésime 1995 serait-il, en ce qui concerne le sujet de l’avortement, un livre préfacé par Benoîte Groult ? C’est un peu la conclusion à laquelle nous parvenons en refermant les pages de « L’avortement, vingt ans après ». Expliquant qu’elle eut elle-même un avortement en 1991, et qu’elle chercha dès lors « un livre de témoignages qui me donnerait à comprendre un peu de ce qui m’avait bouleversée si profondément », Lorette THIBOUT a décidé de faire « ce livre qui n’existait pas ». La remarque n’est pas exacte; les livres Vivre et faire vivre, Maternité sans frontière, Pilate ou Hérode, etc. regorgent de témoignages de femmes et de couples étant passés par l’avortement. On remplirait aussi une encyclopédie en compilant les témoignages publiés ici et là, discrètement, dans les revues féminines à grand tirage. Enfin, le procédé n’est pas nouveau. En 1962, Marcelle Auclair, de Marie-Claire, avait publié Le livre noir de l’avortement, qui était déjà une compilation de témoignages - mais dans un autre contexte, bien que l’on relève nombre de ressemblances. Quoi qu’il en soit Lorette Thibout publiait finalement dans l’ouvrage qui nous intéresse, en janvier 1995 (soit exactement 20 ans après l’adoption de la loi Veil), 18 témoignages de femmes ayant avorté, et 9 témoignages d’hommes dont les femmes ou concubines ont avorté. Lorette Thibout prévient que « les militants anti-avortement ou pro-avortement trouveront chacun dans ce livre matière à alimenter l’eau tumultueuse de leur moulin. Les uns pour faire interdire ce qu’ils jugent criminel, les autres pour améliorer une loi considérée par eux comme insuffisante. On aurait tort d’utiliser à des fins militantes les propos de ces individus qui ont eu le courage de se mettre à nu ». Cette remarque ne paraît pas honnête quand on considère que la préface a été confiée à une militante de la plus militante association pro-avortement, le Planning Familial, et que Benoîte Groult y ressert les poncifs éternels du genre (sur « l’imposition de normes catholiques à une société multiconfessionnelle », sur un « droit durement acquis », sur le retour d’un « nouvel ordre moral », et sur le nombre d’avortements clandestins avant la loi Veil, « un chiffre oscillant entre 700 000 et un million », « les morts des suites de « manoeuvres abortives » s’élevant à 20 000 par an. Chiffre énorme, accablant » ... chiffre que seuls une poignée d'irréductibles feignent encore de croire). Elle ne paraît pas honnête non-plus si l'on considère la petite chronologie des évènements entourant l’avortement qui est donnée dans l’introduction, chronologie partiale et orientée, tant dans le choix des évènements retenus que dans leur expression. Pour notre part, sans vouloir alimenter notre eau tumultueuse (?), nous sommes obligés de manifester notre étonnement de voir que l’auteur accepte pour argent comptant l’opinion du Dr. Mimoun (« les études confirment que pour la majorité des femmes il [l’avortement] ne constitue pas une menace pour le bien-être physique ou mental » (p. 238)), alors que la quasi totalité des témoignages recueillis prouvent le contraire. On peut en effet douter que la confusion, la contradiction interne, la culpabilité, les pleurs, l’instabilité, les cauchemars et les regrets soient les manifestations ultimes du bien-être physique et mental. On reconnaîtra notamment des expressions typiques de syndrome post-avortement dans le témoignages d’Agnès (p. 70 à 78), et d'Odette (p. 55 à 61), mais il n’est guère de témoignages qui ne comportent des éléments manifestant une perturbation (en particulier les contradictions qui s’accumulent, parfois dans le même corps de phrase : « Depuis quelques années, peut-être dix ans, je pense beaucoup à ces avortements. Pourtant je trouve que c’est très bien l’avortement. (...) Je suis très catholique mais je n’ai jamais eu l’impression que je faisais un péché ou que j’étais criminelle. (...) Je me disais : « si je dois mourir, tant pis ». J’acceptais cela. Je pensais que je serais punie de toute façon.(...) Et en plus, j’ai à supporter le regret de ces avortements. A l’époque, je ne me suis pas sentie coupable. Aujourd’hui, ça me revient et ça m’est très déplaisant, vous savez. Vraiment, très fortement. C’est incroyable. Parce que j’imagine ces deux enfants là » (Madeleine, 63 ans, p. 28). Nous sommes étonnés, enfin, que l’auteur n’ait rencontré, à une seule exception, que des personnes continuant de souhaiter la légalité de l’avortement. L’expérience commune prouve qu’il existe de nombreuses personnes qui, à la suite d’un avortement, s’engagent, de manière militante ou non, dans le combat contre l’avortement. Bien que l’auteur ne précise pas par quel moyen elle est entrée en contact avec les personnes qu’elle interroge (sinon par le bouche à oreille, mais il faut bien commencer quelque part), il existe un biais manifeste dans l’échantillonnage. Elle reconnaît d’ailleurs d’emblée qu’elle n’a pas cherché à interroger un panel représentatif. A titre d’exemple, toutes les personnes rencontrées l’ont été dans la région parisienne. Pourtant, le regard de Lorette Thibout, qu’elle n’exprime que dans la préface et la conclusion, n’est pas, pour ce qui le concerne, celui d’une militante. Considérant son travail achevé, elle constate qu’elle a « buté à un mur » . « Là où le lecteur a pu être choqué par l’un ou l’autre des témoignages, qu’il sache que ceux-ci disent aussi la société qui les inspire pour une bonne part, même lorsque ces propos sont « personnellement » revendiqués. Car il n’est pas jusqu’à l’intime qui ne subisse l’idéologie de son époque ». Remarque combien juste, quand on prend le temps de souligner dans les témoignages les expressions toutes faites, qui semblent sortir tout droit d’un tract de propagande pro-avortement ! Les personnes qui les expriment sont-elles vraiment persuadées que l’avortement les a libérées? Sont-elles réellement dupes, lorsqu’elles répètent, tels des perroquets, les slogans écrits sur les barreaux de leur cage dorée ? Sont-elles tout simplement abandonnées à la fatalité ? C’est cette dernière hypothèse que nous retiendrons, tant le fatum est omniprésent dans les témoignages. Combien, parmi la centaine d’avortements décrits, ont été acceptés et voulus de plein gré ? Un quart peut-être. Un autre quart a été franchement commis de force - tantôt sous la pression du concubin, tantôt contre le souhait du père qui cherche à empêcher la suppression de son enfant. Les autres - la grande majorité en fait - ont été commis parce qu’il semblait au couple qu’ « il n’y avait pas d’autre solution », que c’était « ce qu’il y avait à faire ». « Il fallait ». « C’est comme ça ». « C’est la vie ».. Témoignages poignants de douleur, de tristesse et qui mettent aussi et surtout en lumière le rôle de l’irresponsabilité dans l’avortement. A quelques exceptions près, la quasi totalité des avortements relatés dans ce livre sont le fait de couples non-mariés, qui n’ont pas l’intention de vivre ensemble sur le long terme (« Moi je ne voulais pas du tout garder l’enfant. Et puis, le garçon je m’en fichais complètement » (p. 45)), et qui sont ensemble pour satisfaire un besoin sexuel qui leur semble normal de satisfaire à n’importe quel prix (« Je sortais avec un mec qui s’appelait Vincent. J’avais 20 ans. Je n’en avais rien à foutre de ce mec. Un jour, d’une façon assez méchante, je l’ai quitté et j’ai rencontré un autre mec avec qui j’ai eu une relation uniquement sexuelle. J’ai su que j’étais enceinte peu de temps après. Je n’ai jamais su lequel des deux mecs c’était » (Virginie, 24 ans, p. 125). On est ébahi - tristement - de voir comment l'expression «faire l’amour» est galvaudée pour décrire de telles copulations ! L’irresponsabilité est aussi particulièrement frappante dans les témoignages des hommes (« La première fois, c’était avec une hôtesse de l’air avec laquelle je m’étais mis en ménage. (...) Très rapidement, elle est tombée enceinte et elle espérait faire sa vie avec moi. Et pour moi il n’en était pas question;c’était une femme avec qui je n’avais pas d’affinités ». (Jean, 49 ans, p. 163), et en ce qui concerne les questions de contraception (« Cette histoire a commencé comme la plupart des gens ... en faisant l’amour. Alice n’a jamais pris de pilule ni de moyens de contraception ». (Ernest, 28 ans, p. 199). Sur cette question d’attitude responsable en matière de régulation des naissances, les témoignages sont éffarants, et l’on comprend la remarque de Lorette Thibout : « D’aucuns ont pu imaginer sérieusement qu’une contraception massive rendrait nul le nombre d’avortements, qu’il suffisait qu’une société éduque les femmes pour que les interruptions volontaires de grossesse cessent même d’exister. Mais ceci est une utopie et relève d’une méconnaissance de l’être humain ». On pourrait traiter longtemps encore de cet ouvrage. Nous retiendrons juste, pour terminer, que les témoignages d’avortements clandestins avant la loi Veil démentent en grande majorité le mythe des "avortements-dangereux-réalisés-dans-de-mauvaises-conditions" : la plupart ont été réalisés en milieu hospitalier ou par des médecins. On s’aperçoit aussi que la loi Veil n’a pas supprimé les avortements clandestins, et que les avortements légaux n’ont pas toujours que du bon : tandis que Rose avorte clandestinement en France, en 1939, dans de très bonnes conditions sanitaires, Agnès manque de mourir dans un avortement suisse ... tout à fait légal. Nous retiendrons aussi que les femmes qui témoignent ici expriment clairement qu’elles ont détruit une vie, mais ne reconnaissent pas avoir détruit un enfant. Cette observation ouvre de vastes perspectives dans le domaine éducatif. Pour conclure, il faut préciser que le livre dont nous venons de parler n’est pas destiné aux enfants, ni aux adolescents. Ses termes en sont souvent crus et les sentiments très sombres. Répétant les idées politiquement correctes, les témoins parcourent de long en large toute la rhétorique pro-avortement, du malthusianisme (« de nos jours, il ne faut pas faire d’enfants ») à l’anticléricalisme (« les bien-pensants cathos ») en passant par le féminisme (l’enfant ou la carrière, il faut choisir ...) ou le new-âge (avortement, rite initiatique par lequel la femme devient vraiment femme ...). Mais les adultes avertis en tireront d’importants bénéfices pour la compréhension des personnes et l’analyse des ressorts sous-jacents aux décisions d’avortements. Sans compter la matière abondante pour ceux qui s’intéressent au syndrome post-avortement. Malgré le militantisme de sa préface, nous estimons que l’intérêt des témoignages que ce livre contient outrepasse, dans les mains d’un lecteur averti, les réserves que nous venons d'émettre, et en fait un livre d’intérêt majeur pour le mouvement pro-vie. |
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