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A Time to Kill

Michael Bray, 1994-09

Advocates for Life Publications, Portland, OR
206 p.

Michael Bray, pasteur de l’Eglise
Luthérienne Réformée, et co-fondateur d’un centre d’aide pour les femmes enceintes, à Bowie, dans le Maryland, a été emprisonné de 1985 à 1989 pour avoir détruit sept avortoirs dans le Maryland, la Virginie et le Delaware.

Cette ancienne activité et les évènements américains du début des années 90 (tuerie de médecins-avorteurs) semblent avoir poussé l’auteur à partager sa réflexion sur l’usage de la force face à l’avortement.

L’ouvrage a quelques mérites, et tout d’abord celui de prendre la question à bras le corps, sans se laisser intimider par une fausse réthorique qui prétend avoir résolu le problème avant de l’avoir posé.

Le fait que des personnes aient estimé juste de recourir à la force pour sauver des enfants-à-naître n’est pas une hypothèse d’école facultative ; c’est maintenant un fait de société, et, par là même, la question devient, pour tout militant pro-vie, qu’il le veuille ou non, une interrogation incontournable. Rien ne sert dès lors de se mettre la tête dans le sable, ne serait-ce parce que les militants pro-avortement savent se charger eux-mêmes de dénigrer les mouvements pro-vie en s’appuyant sur ces dérapages.

Le second mérite de l’ouvrage, c’est de se libérer de la tutelle des lobbies pro-avortement : pour que le mouvement pro-vie mène une réflexion sérieuse sur l’usage de la force face à l’avortement (que ce soit pour l’accepter ou la refuser), la première condition est de comprendre qu’il n’a sur ce sujet aucune leçon à recevoir d’un lobby qui manie allégrement le meurtre par empoisonnement, écartèlement et brûlure, jusqu’à la veille de la naissance dans certains pays (et qui pratique également, mais les médias n’en parlent pas, le sabotage à la bombe, l’infraction dans les locaux et l’incendie de véhicules pro-vie (le Comité pour Sauver l’Enfant à Naître, en France, en sait quelque chose) - sans compter les violences physiques des contre-manifestants haineux contre les manifestants pro-vie).

Une fois posés ces pré-requis, on est en droit d’attendre de l’auteur un jugement analytique de la situation de l’avortement et de l’opportunité de l’usage de la force en regard de cette situation.

Malheureusement, il n’en est rien.

Michael Bray s’est contenté d’exposer, dans son propre langage, ce qui est connu depuis longtemps sous le nom de «théorie de la juste guerre».

Rien que l’on ne connaisse déjà :

- l’usage de la force n’est pas moralement justifié pour se défendre soi-même d’une aggression, mais l’est pour défendre une tierce personne.

- l’usage de la force n’est moralement justifié que pour empêcher une aggression, elle ne l’est pas pour se venger d’une aggression

- l’aggression doit être certaine

- la force employée ne doit pas causer plus de mal qu’elle n’en résoud ; seul l’usage d’une force strictement limitée à ce qui est nécessaire pour empêcher l’aggression est moral (gradualité).

Jusque là, l’ouvrage, reprenant les textes bibliques, ceux des pères de l’Eglise et ceux des pères du protestantisme, s’avère un rappel intéressant de la doctrine chrétienne en la matière, qui n’est d’ailleurs somme toute pas très éloignée de la perception populaire du problème (personne ne trouve à redire qu’un passant bien intentionné, n’ayant pas le temps de faire appel aux forces de police légalement mandatées, fracasse l’épaule d’un voyou qui s’apprête à commettre un viol).

Ce que l’on peut regretter, c’est que Michael Bray n’ait pas été fidèle à son sous-titre («l’usage de la force et l’avortement») : ce que l’on attendait, ce n’était pas avant tout une exposition de la théorie de la guerre juste, qui existait avant lui. Ce n’était pas non plus un exposé sur la nécessité d’abolir l’avortement, que tous les militants pro-vie partagent. Ce que le titre laissait entendre, c’était une analyse sur l’opportunité de l’usage de la force dans le cas précis de l’avortement : l’usage de la force est-il, dans la situation d’aujourd’hui, une réponse nécessaire et adéquate à l’avortement de masse dans nos sociétés ?

Sur ce point, l’ouvrage n’apporte aucune analyse ni aucune réponse.

Certainement, la matière est délicate, mais la prudence n’explique pas tout. A la lecture de ce livre, nous avons été étonné de l’absence d’un des points essentiels de la théorie de la guerre juste : l’usage de la force n’est justifié que lorsque toutes les autres méthodes disponibles ont été essayées en vain.

Or, il apparaît clairement que les militants pro-vie sont loin d’avoir mis en oeuvre toutes les méthodes non-violentes de résistance à l’avortement. L’exemple du sauvetage est particulièrement net, mais sans même aller jusqu’à cette méthode controversée quoique non-violente, il faut reconnaître que bon nombre de personnes qui se disent «opposées à l’avortement» se contentent de payer leur cotisation annuelle à l’association pro-vie locale sans accepter de s’investir un tant soit peu dans les méthodes encore plus diplomatiques (aide aux femmes enceintes en détresse, objection de conscience fiscale, formation des jeunes au respect de la vie, action politique, ...). Combien sacrifient un mois, une semaine, ou un jour par an pour aider leur association locale d’aide aux futures-mères, pour distribuer des tracts dans les boites aux lettres, pour écrire à leur député?

Michael Bray semble ne pas être passé bien loin de ce problème essentiel, puisqu’il cite - mais malheureusement sans en tirer les conséquences - le témoignage de John Brochoeft, emprisonné depuis le 11/01/1991 pour avoir incendié le centre d’avortement Margaret Sanger de Mount Auburn le 30/12/1985.

L’histoire est la suivante. Norman Stone, un autre militant pro-vie parcourait l’Amérique avec sept récipients de verre contenant les corps de sept bébés avortés, qu’il montrait aux gens qui se rassemblaient autour de lui dans les rues. Il s’était arrêté à Mount Auburn, et John explique alors l’impact qu’a eu sur lui ce spectacle :

«C’étaient des bébés au troisième trimestre de la grossesse. IIs étaient tous intacts. Ils reposaient là, nus dans leurs petits récipients...tous leurs petits corps étaient parfaitement formés, y compris les doigts, mais leur peau était horrible à voir parce qu’ils avaient été brulés vifs par la terrible solution [saline, utilisée pour les avortements tardifs]...

C’était une journée d’un froid piquant, avec une température d’environ 0° F et des vents de 30 m.p.h., et j’avais envie de couvrir leurs corps contre le froid terrible, bien que je sache qu’ils étaient morts et qu’ils ne pouvaient rien ressentir. C’était terrible, et cela me tordit le ventre de les voir là comme ça, nus, mais je me suis forcé à les regarder longtemps pour me motiver moi-même à ce que je croyais devoir faire..Mon coeur était rempli, non seulement de douleur, mais de rage également...

J’avais honte d’être un Américain, et plus particulièrement d’être un homme ; honte d’être membre d’une église douillette...

Comme je me tenais sur le trottoir ce matin là, jetant un dernier regard sur ces corps...J’ai su ce que je ferais après minuit le lundi matin...Je mesurais l’extrême improbabilité statistique qu’un autre militant pro-vie qui se tenait là ait la même pensée que moi ; alors, si je ne faisais pas le boulot, il ne serait pas fait...

Mon calcul de probabilité se révéla juste, car lorsque j’ai regardé la chambre d’avortement du Planning Familial à 2h35 du matin ce lundi matin, il n’était pas en flamme. Alors j’ai dû être honnête avec moi-même : «Si ce n’est pas moi, qui ? Si ce n’est pas maintenant, quand ?» Il ne restait que quelques heures avant l’heure où les tueurs avaient prévu d’ouvrir leurs portes». Puis il réduisit cet avortoir en cendres.» (p.139)

Ce passage, que nous traduisons, nous semble au coeur de la question. John Brochoeft n’a-t-il pas été trop loin en jugeant que toute la responsabilité des meurtres commis le lendemain matin dans cet avortoir reposait sur ses épaules, puisque personne d’autre n’avait le courage de s’y opposer ?

Là est le véritable enjeu pour les mouvements pro-vie, mais plus encore pour les Eglises.

S’ils veulent éviter des réactions de sur-culpabilité conduisant à des gestes désordonnés et/ou meurtriers, il ne leur suffit pas de rappeler sans cesse que l’avortement est un mal dont la responsabilité est en grande partie collective, et qu’il demande par conséquent une réponse collective, ordonnée et pacifique. Ils doivent aussi en tirer les conséquences et s’investir sérieusement pour apporter cette réponse collective tant attendue. Cela reste vrai pour un Etat : un gouvernement qui ne manifeste aucune volonté d'au moins limiter le recours à l'avortement ne peut pas dénoncer de manière crédible les dérapages violents ou sanglants de quelques milititants incontrôlables.

Michael Bray, au terme de son ouvrage, déclare qu’il ne préconise plus l’usage de la force face à l’avortement, mais qu’il refuse de juger ceux qui l’emploient. Le lecteur ne peut se satisfaire d'une telle cabriole. C’est par une pirouette similaire que les militants des centres d'avortements en arrivent à prétendre qu’ils ne sont pas «pour» l’avortement, mais qu’ils veulent offrir à celles qui le désirent la liberté de le faire...

En somme, la seule existence d'un tel livre nous pose un défi. Dénoncer l'usage de la violence est nécessaire, mais cela ne suffit pas. Quelle ardeur manifestons-nous, personnellement, pour mettre, pacifiquement, un terme à la tragédie de l’avortement ?
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