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Médecine du foetus (La) |
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BOUE André, 1995-01Odile Jacob, Paris233 p. 130 FF |
«Après des recherches sur des handicaps acquis, la poliomyélite, nous nous orientons en 1963 vers des recherches sur des handicaps congénitaux. Deux thèmes de recherche menés conjointement, et conjugalement, nous faisaient entrer de plain-pied dans la pathologie prénatale: la rubéole congénitale, les anomalies chromosomiques dans les avortements spontanés, soit deux aspects de la pathologie du développement. Une cause environnementale, l’infection rubéolique. Une cause génétique dont personne ne soupçonnait alors l’importance : l’extraordinaire fréquence des anomalies chromosomiques à la conception et le fantastique déchet au cours des premiers stades du développement. Dans notre analyse ce qui devient anormal est l’évolution des ces anomalies jusqu’au terme de la grossesse puisque seuls environ deux pour cent des anomalies chromosomiques conçues iront à terme ; Notre objectif a été le diagnostic précoce des anomalies graves qui pourraient évoluer jusqu’au terme. Dès le début de nos activités, nous avons mesuré la détresse des familles qui avaient eu un enfant atteint d’une anomalie génétique grave. L’apport du diagnostic prénatal a été un progrès inestimable pour ces couples qui ont pu fonder les familles qu’ils désiraient» (extrait de l’introduction, souligné par nos soins). Ainsi le décor est-il tendu dans cette remarquable introduction, qui résume parfaitement l’esprit général d’un ouvrage révélateur de l’eugénisme ambiant. André Boué est médecin et membre du Comité Consultatif National d’Ethique. On ne retrouve malheureusement pas dans ce livre le respect inconditionnel de la personne enseigné par Hippocrate. Un Pr. Lejeune, qui savait voir des patients malades là où tant d’autres ne voient que des maladies, eut été gravement peiné par l’utilisation des termes : «deux pour cent des anomalies chromosomiques conçues iront à terme», et encore «fantastique déchet au cours des premiers stades du développement». Le respect des personnes eût au moins justifié, à défaut d’une adhésion au caractère sacré de la vie humaine, que l’auteur explique que «deux pour cent des enfants porteurs d’anomalies chromosomiques conçus iront à terme», traduisant un «fantastique taux de mortalité». L’utilisation du terme déchet est symptomatique d’une déviation sémantique abondamment documentée par les historiens du nazisme, où les termes «sous-homme», «déchet», «cancer», «maladie» ont peu à peu servi à désigner les peuples juifs et les handicapés. La même déviation est d’ailleurs observée dans toutes les formes de racisme et de xénophobie. Son utilisation croissante dans la littérature actuelle nous paraît d’une extrème gravité, et l’on regrette que le Pr. Boué n’en ait pas senti le danger. Il répête à la page 55 : «Les neuf premiers mois représentent la période de la vie où la mortalité est la plus élevée. C’est le moment où s’éliminent les erreurs de la reproduction» (souligné par nous) Malheureusement, ce n’est pas là le seul dérapage de ce livre. Tout d’abord, le titre de l’ouvrage est totalement usurpé. Sur 221 pages de texte, hors glossaire, 7 pages seulement sont consacrées à la médecine foetale proprement dite, c’est-à-dire aux possibilités thérapeutiques in utéro. Encore se terminent-elles par une mise en garde se résumant à constater que l’avortement est souvent aussi simple et moins risqué pour la mère. A la page 210, André Boué invoque même la maxime hippocratique primum non nocere, («d’abord ne pas nuire»), pour s’élever contre les faux-espoirs thérapeutiques qui risquent de «donner aux parents un sentiment de culpabilité s’ils décident d’interrompre la grossesse». Les autres pages traitent de la genèse des anomalies (55 p., un chapitre intéressant mais réquérant un niveau culturel type baccalauréat), et surtout du diagnostic prénatal (70 p.). Un autre révélateur grave est le fait qu’André Boué utilise et décrit sans aucun trouble éthique l’expérience odieuse de Rock et Hertig, menée entre 1938 et 1954. Durant cette période, les deux chercheurs américains sont entrés en contact avec des femmes en âge de procréer devant subir, pour des raisons de santé, une hystérectomie (ablation de l’utérus). Ils leur ont demandé d’avoir des relations sexuelles avec leurs maris dans les jours probables de l’ovulation, l’hystérectomie étant programmée quinze jours après cette date. De cette façon, Rock et Hartig ont volontairement fait concevoir puis sacrifié des embryons de quinze jours qu’ils ont dépecés et étudiés afin de tirer des conclusions sur le taux d’anormalité (fait révélateur, Rock participera ensuite avec Gregory Pincus à la mise au point de la «pilule»). Le chapitre III, qui traite de l’utilisation des diagnostics prénatals, est aussi très riche d’enseignements, dont la clé figure page 66. On y lit : «De nombreux couples [ayant eu un premier enfant handicapé] renonçaient à fonder une famille, déchirés entre le désir d’avoir des enfants sains et le risque de mettre au monde un enfant handicapé. Aux Etats-Unis et dans le Royaume-Uni, plus de la moitié des couples ont eu une stérilisation [volontaire]. Ils étaient donc inféconds quand le diagnostic prénatal est devenu possible. Ces exemples reflètent les «attitudes eugéniques» de certaines cultures. Cette idée de la prévention primaire, radicale, interrompt toute conception. Ainsi, pour éviter la naissance d’un enfant atteint, on supprime toute possibilité de descendance pour le couple, tout espoir d’avoir des enfants sains. En France, les couples ont eu recours à la contraception ou à l’IVG, ils restaient donc féconds ; dès que le diagnostic prénatal est devenu possible, ils ont alors pu constituer une famille avec des enfants sains, au prix éventuellement d’une ou plusieurs interruptions de grossesse». Tout est dit. Une gestion responsable de la fécondité (la stérilisation est discutable, mais le principe pourrait être le même avec une régulation naturelle des naissances), évitant la conception d’enfants malades, est qualifiée d’eugénique, tandis que la conception d’enfants avec l’objectif connu de trier et d’éliminer ceux qui sont porteurs de handicaps est clairement considérée comme normale. Retournement moral étonnant, où l’eugénisme, c’est de maîtriser sa sexualité quitte à renoncer à agrandir la famille ; et la normalité, d’agrandir la famille coûte que coûte en éliminant les handicapés ! Mais retournement prévisible, puisque André Boué qualifie l’avortement de méthode préventive et naturelle : «Dans le domaine de la médecine du foetus, la prévention secondaire a pour but d’éviter la naissance d’un enfant atteint d’une affection sans possibilité de traitement après la naissance. Cette prévention est fondée sur le diagnostic prénatal et sur l’interruption de la grossesse en cas d’atteinte. On remarque que cette prévention secondaire est une éventualité «naturelle» fréquente puisque la plupart des anomalies sont responsables d’une expulsion spontanée au début de la grossesse». En clair : puisque la nature élimine des handicapés, pourquoi s’en priver ? Nous ne nous étendrons guère davantage sur un livre qui répand l’idée que l’interruption de grossesse puisse parfois être «indiquée» (p. 74), qui suggère que l’avortement puisse parfois être préférable aux tentatives de chirurgie cardiaque à la naissance (p. 125), puisque celle-ci ne donne que 42 % de rémission (André Boué a une fâcheuse tendance à voir la bouteille à moitié vide. 42 %, ce n’est pas rien ! Bien des traitements médicaux sont entrepris avec des probabilités de réussite bien plus faibles). A la page 148, on peut même lire que la survie d’enfants profondément handicapés est un revers des progrès de la néonatalogie !! La notion de «qualité de vie» justifiant l’avortement de ceux qui ne répondent pas aux critères requis est omniprésente (et notamment p. 135 et 207), le stérilet est allégrement qualifié de «contraceptif», le terme «personne humaine potentielle» de l’embryon endossé sans vergogne - ceux qui contestent ce terme n’étant apparemment motivés que par «des considérations philosophiques, doctrinaires, soit pour interdire, soit dans le seul objectif de permettre leurs recherches» (p. 202). André Boué récuse d'emblée toute objection «Certains se demandent si on peut appeler médecine une pratique dont l’objectif pourra être la suppression du patient. C’est une façon simple de se donner bonne conscience et de rejeter toute réflexion». Nous retiendrons tout de même au passage que c’est avec l’argent de tous ceux qui se donnent ainsi bonne conscience en récusant la suppression du patient que la Caisse Primaire d’Assurance Maladie a financé, dès 1974, le développement des diagnostics prénatals aboutissant aux avortements préconisés par le Pr. Boué, et que si, à Paris, en 1981, 20 % des enfants trisomiques ont été avortés, 62 % l’ont été en 1990 (p. 143). La médecine en marche vers la victoire, en quelque sorte... Aveuglement étonnant, car André Boué explique innocemment, p. 76, que «dès que l’aiguille pénètre dans la cavité amniotique, le foetus urine et la vessie se vide», ce qui empêche les prélèvements d’urine. Un peu troublant tout de même, cette désagréable habitude qu’ont les «anomalies chromosomiques conçues» d’uriner lorsqu’elles sentent un danger... En somme, La médecine du foetus constitue un document idéal pour illustrer la nouvelle manière de penser "politiquement et éthiquement correcte". Il pourrait notamment servir de support d'étude pour tous les groupes qui s'intéressent à la bioéthique et ses déviations modernes. |
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